À l’opposé des voyageurs allocentriques avides d’exotisme et de découvertes lointaines, Virgile Laguin arpente depuis trente ans sa région. Il observe, il note, il photographie. Le rythme est lent, il prends son temps. Il revient souvent aux mêmes endroits. Une éthique somme toute : Parcourir, regarder, écouter, embrasser le paysage est un moyen pour lui d’atteindre une simplicité du langage et de l’être.
Virgile Laguin nous plonge dans un paysage où la figure humaine est absente, un paysage habité pourtant. Silos, blockhaus, géants effondrés et autres vestiges de l’industrie encombrent ce paysage, espace de déprise, où toute activité est suspendue.
Diane Scott, dans son ouvrage Ruine. Invention d’un objet critique (2019) souligne l’émergence d’une nouvelle forme de ruine, distincte de celle célébrée par les artistes de la Renaissance. Cette ruine contemporaine est intimement liée à l’industrie en déclin et au post-apocalyptique. La démarche de Virgile Laguin ne se limite pas au constat ou au témoignage. Une fois les photographies prises, commence un travail de traduction et de transformation de l’image. Le paysage capturé par la photographie transite par son écran d’ordinateur.
Virgile Laguin envisage d’imprimer ces images mais il veut dépasser la cadre stricte de la reproduction, inventer un langage qui lui serait propre, trouver les moyens en deçà de l’image pour raconter précisément son expérience intime du paysage. La photographie ne suffit pas à dire le réel, le travail à l’écran n’est que transitoire…
12 images encrées au rouleau et imprimées en sérigraphies. L’image numérique existe de manière latente en deçà de l’écran. Elle est disponible sous forme de fichier synthétisant des données susceptibles d’être interprétées par l’imprimeur. L’image imprimée quant à elle, est ancrée (encrée, dans notre cas) dans la réalité matérielle qui est la condition même de son existence.
L’image est donc double, substance lumineuse flottante faites de trames et de pixels… mais aussi matière visqueuse ou liquide qui devra bientôt s’arracher au sens propre à l’écran de sérigraphie pour s’imprimer sur le papier.
Dans ses échanges avec l’imprimeur, Virgile Laguin sait qu’il lui faut du temps. Il lui faut accompagner l’image jusqu’au bout. Discuter c’est la possibilité accrue de rectifier, de modifier jusqu’au dernier moment le processus d’impression (changement de papier, la liquidité des encres, l’opacité…).
Pour cette série appelée Zones dégradées l’impression se fait en deux temps. Écartée au départ du processus de travail la couleur s’imprime, dissociée de son motif. Elle s’étire, par bandes horizontales de dégradés de couleurs. Par dessus la couleur, la ruine fait encore écran. Elle est imprimée en noir. Le noir synthétise en même temps qu’il noie son objet. La trame vestige du passage par l’écran disperse en nuées noires et fantomatique ses contours.
Yann Owens